jeudi 19 octobre 2017

Qu’auriez-vous fait à leur place ?

Roman français


Après deux polars, Alexis Ragougneau signe un roman historique qui nous replonge dans l’époque trouble de la Libération et de l’épuration à travers les destins opposés de deux amis. Il nous force au passage à nous interroger sur ce que nous aurions fait à leur place… Brillant.

L’amitié est au cœur de ce roman. Et la trahison. Et la guerre. Et la Libération. Et la création, et ce qu’on est prêt à lui sacrifier… Mais l’amitié d’abord, celle de Niels, un metteur en scène danois, et Jean-François, un dramaturge français. Ils se sont rencontrés dans le Paris d’avant la guerre, se sont sentis très proches, ont écrit des pièces ensemble, et puis au moment du conflit, Niels est reparti dans son pays, participer à la résistance, poser des bombes contre l’occupant nazi… De Jean-François, il n’a plus de nouvelles, jusqu’à ce que, la Libération venue, il apprenne par un article de journal qu’il va être jugé pour collaboration. Comme il ne peut croire que son ami ait fait ce qu’on lui reproche, il revient à Paris, bien décidé à le soutenir et à l’innocenter. L’enquête qu’il mène va briser ses illusions… Que doit-il faire ? Partir ? Rester ? Etre fidèle à ses souvenirs ou à sa morale ? Abandonner son ami ? Le défendre malgré tout ? Il n’y a pas de bonne réponse à ces questions, et c’est bien la force du roman d’Alexis Ragougneau que de nous inviter à nous les poser. Et nous, qu’aurions-nous fait ? De quel côté aurions-nous été en des temps si troublés ? Où se situe la frontière entre la vérité et le mensonge ? Si la reconstitution historique de l’époque de la collaboration comme de l’épuration est précise, c’est loin de constituer la seule réussite de ce roman d’un auteur qui n’avait jusque-là signé que des polars et des pièces de théâtre. Et cela n’est pas neutre. En effet, Alexis Ragougneau sait nous faire ressentir la tension qui ne cesse de croitre, le suspense à l’œuvre quant à ce qu’a fait Jean-François et ce que fera Niels en l’apprenant peu à peu. De la même manière, son passé de dramaturge permet au romancier d’être très à l’aise dans l’écriture des dialogues. Autant dire que Niels, dans ses diverses dimensions, nous tient en haleine, nous interpelle et nous bouleverse. On en sort impressionné.

Alexis Ragougneau, Niels, éd. Viviane Hamy, 20 €.

mardi 10 octobre 2017

Une femme à la mère

Roman français


Chantal Thomas se souvient de la mer de son enfance, et aussi de sa mère. Roman ou souvenirs, qu’importe, le dernier livre de l’auteure des Adieux à la reine coule merveilleusement de source. Plongez-y !

Chantal Thomas connaît Versailles mieux que personne. Le château est au cœur de ses romans historiques, le plus célèbre, ces Adieux à la reine qui lui valurent le prix Fémina en 2002, en tête. C’est un autre Versailles, plus démocratique que celui de la cour et de Marie-Antoinette, plus intime d’une certaine manière, que l’on retrouve lors d’une scène de Souvenirs de la marée basse, le Versailles du grand canal dans lequel nage la jeune Jackie, héroïne de ce livre et mère de Chantal Thomas, sous le regard ahuri d’un jardinier. Jackie est ainsi, jeune femme que l’eau libère de ses dépressions à répétition, femme qui trouve dans la nage l’exutoire dont elle a besoin pour vivre, à Arcachon, dans les lacs de montagne, à Villefranche-sur-Mer où elle finit par se retirer… C’est son portrait sensible que dresse la romancière, en le croisant avec ses propres souvenirs de gamine de l’après-guerre nageant elle aussi. L’eau, c’est le lien entre elles, et cela donne un récit fluide comme un torrent, mouvant comme les vagues, réconfortant comme le liquide amniotique. Les chapitres courts s’enchaînent, se répondent, et la vie des deux femmes s’écoule, ensemble puis séparées, des cartes postales reliant la côte d’Azur et New York, puis réunies à nouveau. Il faut une grande générosité et beaucoup d’amour pour raconter ainsi sa mère jusque dans ses faiblesses, pour se livrer aussi, crûment parfois. Souvenirs de la marée basse est un de ces textes élégants, sensibles et justes qui vous embarquent. N’hésitez pas : la traversée sera belle !


Chantal Thomas, Souvenirs de la marée basse, éd. du Seuil, 18 €.

mardi 3 octobre 2017

Apprendre à grandir

Roman étranger


Quiconque a lu La Porte a gardé en mémoire le choc produit par cet incroyable roman de Magda Szabo, récompensé en 2003 du prix Fémina étranger. Alors que l’on célèbre le centième anniversaire de la naissance de la romancière hongroise (et les dix ans de sa mort), la traduction de cet Abigaël inédit est à nouveau une merveilleuse découverte.

Abigaël n’est pas l’héroïne du roman auquel elle donne pourtant son nom. Abigaël est une statue, une figure de pierre trônant au fond du parc de Matula, austère pension religieuse de la Hongrie des années de guerre. Pour les jeunes filles envoyées faire leurs études à Matula, Abigaël est une confidente, un ange gardien bienveillant. Elle joue à nouveau ce rôle lorsque Gina, 14 ans, est arrachée à sa vie d’enfant gâtée d’un influent général et expédiée à Matula pour la protéger d’un danger dont ni elle ni les lecteurs ne savent rien : il faudra attendre pour que le mystère soit levé. C’est elle, Gina, le véritable cœur battant de ce beau roman d’initiation, elle qui doit trouver sa place dans cette institution à la discipline de fer, au milieu de ces religieuses sévères et de ces camarades qui la rejettent, elle qui doit affronter la solitude et apprendre à grandir. L’adolescence, dans ce qu’elle a de lumineux et de sombre, de douloureux et de porteur d’espoir, est peut-être le véritable sujet de ce livre merveilleux, une adolescence en temps de guerre dans un pays allié à l’Allemagne nazie, ce qui n’est pas neutre et transparaît à intervalles réguliers dans le récit. Depuis la subtilité infinie avec laquelle elle racontait les rapports ambigus entre une femme et sa domestique dans La Porte, on sait que Magda Szabo n’avait pas son pareil dans la description des sentiments et des rapports de force. On retrouve cette même finesse de trait, cette même sensibilité frémissante dans Abigaël et sa galerie de personnages. Publié en Hongrie il y a quarante-sept ans, Abigaël est enfin traduit en France par les éditions Viviane Hamy qui poursuivent leur trazvail pour faire connaître l’œuvre magnifique de Magda Szabo. Grâce leur en soit rendue ! 

Magda Szabo, Abigaël, éd. Viviane Hamy, 22 €.

mercredi 27 septembre 2017

La force des femmes

Roman étranger


On n'a pas tous les jours l'occasion de lire un roman indonésien. Et pas tous les jours non plus l'occasion de lire un roman de cette ampleur. N'hésitez pas : Les Belles de Halimunda est un formidable voyage littéraire !

Halimunda est un ville imaginaire d'Indonésie. Les belles, ce sont une mère et ses filles. Et Les Belles de Halimunda est le roman de ces femmes, dans cette ville de ce pays. Une fois dit cela, on n'a pas dévoilé grand-chose du livre d'Eka Kurniawan, dont les mêmes éditions Sabine Wespieser nous avaient fait découvrir il y a deux ans le très beau L'Homme tigre, qui vient de sortir en poche. Tout commence ici par une résurrection, celle de la sublime Dewi Ayu, morte vingt et un ans plus tôt après une vie bien remplie de prostitution dans une célèbre maison de passe. Trois de ses filles ont hérité de sa beauté légendaire et de la malédiction qui allait avec, les amours malheureuses et les coups du destin. De la quatrième, elle n'a rien voulu savoir et s'est laissée mourir après sa naissance. Or c'est une jeune femme à la laideur repoussante qui l'accueille chez elle, sa fille qui, comme elle l'avait rêvé, a brisé le sort… Roman de femmes, Les Belles de Halimunda est aussi le roman d'un pays, ballotté d'une dictature à l'autre, d'une catastrophe à la suivante, et sa lecture offre un passionnant voyage dans un pays très mal connu. Pour raconter tout cela, qui va du réalisme à l'onirique, du trivial au sacré, du drame à la légèreté, Eka Kurniawan fait preuve d'une maîtrise impressionnante. Il excelle tout particulièrement dans l'art du portrait, croquant des personnages inoubliables, en particulier ses héroïnes, aussi fortes que courageuses. Ne passez pas à côté de ce grand roman d'un grand écrivain.

Eka Kurniawan, Les Belles de Halimunda, éd. Sabine Wespieser, 27 €.

mardi 26 septembre 2017

Bande annonce

En attendant la rencontre avec Guillaume Nail le vendredi 13 octobre à Mille et une Pages, découvrez la bande annonce qu'il a réalisée pour son nouveau roman pour ados, Bande de zazous, tout juste paru aux éditions du Rouergue.


jeudi 14 septembre 2017

Belles rebelles

Roman français


Après s'être penchée sur l'étrange destin de Nadia Comaneci dans l'époustouflant La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon fait d'une autre figure mythique des années 70 le personnage central de son nouveau très brillant roman : Patty Hearst, héritière de milliards de dollars devenue terroriste après avoir été enlevée…

Il y a trois prénoms sur la couverture du nouveau roman de Lola Lafon. Il aurait pu y en avoir plus. Il aurait pu n'y en avoir qu'un. Parce que, sous ces différents prénoms, c'est un peu toujours la même histoire qui se joue à différentes époques : celle de femmes qui refusèrent de rentrer dans le rang, et dont Patty Hearst est un peu l'incarnation. Patty Hearst… Se souvient-on de cette affaire qui interloqua l'Amérique et le monde au milieu des années 1970 ? Celle d'une jeune femme plus que riche, héritière d'un magnat de la presse, enlevée par un mystérieux groupuscule d'extrême gauche et réapparue une arme à la main lors d'un braquage organisé par ses ravisseurs, victime d'un lavage de cerveau et du syndrome de Stockholm affirma-t-on alors… C'est une tout autre hypothèse que déploie Lola Lafon, celle d'une prise de conscience et d'une émancipation, celle d'une libération et d'une affirmation de soi, celle d'une femme que son enlèvement transforme en quelqu'un d'autre, affranchi des contraintes familiales ou sociales. Sa Patty, sur les traces de qui enquêtent une universitaire rebelle et sa jeune assistante, est l'héroïne d'un destin qu'elle se forge. Tout comme avant elle, Mercy et Mary, que l'on croise ici et qui, enlevée par les Indiens aux XVIIe et XVIIIè siècles, refusèrent à leur libération de rejoindre ce monde des Blancs où la place des femmes était si méprisée… Mercy Mary Patty, ces belles rebelles, Lola Lafon les célèbre avec cet art inouï qui avait déjà conquis dans La petite communiste qui ne souriait jamais, cette façon de varier les points de vue, de brasser les temps, d'intervenir elle-même, de lancer ses phrases à l'assaut du mystère de ces femmes qui ont choisi de se réinventer envers et contre tout. C'est brillant de bout en bout. Et si cela peut sembler complexe de prime abord, cela ne l'est en fait jamais, tant le talent narratif de Lola Lafon est grand. Ne passez pas à côté de ce roman !

Lola Lafon, Mercy, Mary, Patty, éd. Actes Sud, 19,80 €

mardi 5 septembre 2017

Photos souvenirs de la soirée Rentrée littéraire du 29 août


Mardi 29 août, à Mille et une Pages, c'était une soirée spéciale consacrée à la découverte de la rentrée littéraire. Grâce à la complicité amicale d'Elisabeth Abecassis, neuf des romans de cette rentrée ont été ainsi mis à l'honneur, Elisabeth en lisant magnifiquement des extraits pour mettre l'eau à la bouche des amateurs de livres venus nous rendre visite. 

Ce fut un très agréable moment de partages et d'échanges autour de nos coups de cœur, dont nous aurons l'occasion de reparler sur ce blog et à la librairie :

- La Beauté des jours, de Claudie Gallay, éd. Actes Sud (la chronique est déjà en ligne sur ce blog)
- La Nuit des béguines, de Aline Kiner, éd. Liana Levi (la chronique est elle aussi à lire sur ce blog)
Le Camp des autres, de Thomas Vinau, Alma Editions
Les Belles de Halimunda, de Eka Kurnawian, éd. Sabine Wespieser
Légende d'un dormeur éveillé, de Gaëlle Nohant, éd. Héloïse d'Ormesson
Abigaël, de Magda Szabo, éd. Viviane Hamy
Et soudain la liberté, de Evelyne Pisier et Caroline Laurent, éd. les Escales (chronique d'ores et déjà à lire sur ce blog)
La Louve, de Paul-Henri Bizon, éd. Gallimard
Nulle part sur la terre, de Mickael Farris Smith, éd. Sonatine

Un grand merci à Elisabeth Abecassis d'avoir pris le temps de lire tous ces romans pour en choisir les extraits à lire, et surtout un grand merci à toutes les personnes présentes à cette présentation pour leur soutien aux animations organisées par la librairie.