dimanche 14 janvier 2018

Fantôme musical

Roman français


Une jeune femme part à la recherche de son père, un chanteur célèbre, évanoui dans les rues de Lisbonne… Le nouveau roman d'Olivier Adam est l'histoire de cette quête mais aussi, plus profondément, de ce lien distendu entre les deux personnages dont l'un a toujours été plus obsédé par la création que par son rôle paternel…

Cela fait dix-huit ans, depuis Je vais bien, ne t'en fais pas, qu'Olivier Adam bâtit, avec régularité et obstination, une œuvre romanesque très cohérente, où les liens familiaux, la question de la transmission sont au cœur de tout. De livre en livre, de succès en succès, l'auteur de Falaises, du Cœur régulier, des Lisières ou de La Renverse dessine ainsi, comme peu d'autres romanciers français, des personnages saisis au plus intime d'eux-mêmes, des personnages perdus, au plus près de la brisure. C'est encore le cas avec ce Chanson de la ville silencieuse porté par une mélancolie qui fait écho à celle inhérente à la ville où se noue son intrigue, Lisbonne, cité blanche et mystérieuse où il est si facile de s'égarer au coin d'une ruelle, d'un escalier, dans la fumée d'un café. C'est donc dans la ville du fado et de Fernando Pessoa que la narratrice se rend. On vient en effet d'y retrouver sa voiture au bord du fleuve, alors que, depuis plusieurs mois, on n'avait plus de nouvelles de ce chanteur célèbre ayant décidé de mettre un terme à sa carrière. Est-il vivant ? Est-il mort ? Est-ce lui ou un fantôme que la jeune femme pense avoir croisé ? Au fil de son enquête, Olivier Adam fait resurgir le passé de ses deux personnages. La jeune fille dans l'ombre de parents connus mais absents, le père obsédé par la musique, la création, la gloire, ce père qui pourrait être un croisement de Nino Ferrer, David Bowie, Jean-Louis Murat et quelques autres. Le roman tisse ces deux vies à coup de phrases brèves, distillant tout au long du texte une petite musique obsédante (quoi de plus normal pour un livre où la musique est si essentielle ?), comme une de ces ritournelles que l'on n'arrive jamais à chasser. Chanson de la ville silencieuse est un roman tout en sensations, une sorte de douce dérive qui envoûte et émeut. Une des plus belles réussites de l'écrivain installé à Saint-Malo.

Olivier Adam, Chanson de la ville silencieuse, éd. Flammarion, 19 €.

mercredi 10 janvier 2018

Le bruit et la fureur

Roman étranger


Vingt ans après son magnifique Dieu des petits riens, l'Indienne Arundhati Roy revient avec cette fresque grandiose qui raconte avec passion son pays et ses violentes contradictions. Un roman fourmillant et fastueux.

C'est un torrent qui nous entraîne, un torrent tumultueux, sauvage, colérique et superbe dont il est impossible de s'extraire. Ce torrent, c'est Le Ministère du bonheur suprême, le nouvel et incroyable roman d'Arundhati Roy pour lequel on craint d'être en manque d'adjectifs : tentaculaire, sensuel, révolté, tendre, exubérant, fraternel, puissant, magique, magistral, incandescent, prodigieux, etc., etc. Ce second roman de celle dont le premier livre, Le Dieu des petits riens, fut un triomphe mondial et reçut les plus hautes récompenses (dont le Booker Prize) est tout cela et bien plus encore tant son autrice y déploie une ambition littéraire et politique rare. Entrons donc dans le labyrinthe de ce roman-monde dont l'action se déroule sur vingt ans, peuplé de multiples habitants et d'innombrables histoires. Si on doit y choisir un guide, ce sera Aujum, stupéfiant personnage qui a élu domicile dans un cimetière du vieux Delhi. Aujum est ce qu'on appelle une hijra, une personne transgenre, descendant d'un descendant de Gengis Khan. D'abord célébrée, Anjum devient paria et s'installe dans le cimetière où sont enterrés nombre de ses ancêtres, créant autour d'elle, dans ce lieu improbable, un endroit accueillant... L'histoire d'Anjum n'est qu'une part, une toute petite part passionnante de tout ce qui se noue ici dans un maelström narratif confondant de maestria, où l'on croise une jeune graphiste brillante, un journaliste à la botte du pouvoir, un bébé abandonné sur un trottoir, un "sosie" de Saddam Hussein, un militant indépendantiste du Cachemire... Ce dernier permet à Arundhati Roy d'explorer cette région de l'Inde déchirée de mille factions et conflits entre nationalistes, extrémistes religieux, séparatistes... Autant de tensions que l'on retrouve exacerbées lorsque la romancière — qui est aussi une essayiste très engagée, en particulier sur les thèmes liés à l'écologie, au féminisme… — parle de l'Inde, ce pays de toutes les contradictions, de toutes les tensions et de tous les espoirs. On sort lessivé de cette lecture. Et ébloui.

Arundhati Roy, Le Ministère du bonheur suprême, éd. Gallimard, 24 €.

samedi 23 décembre 2017

L'amour avec des gants…

Album jeunesse


Une histoire d'amour. Titre banal s'il en est pour un joyeux album qui est tout sauf banal, et pour une idylle des plus inattendues. L'art du décalage de Gilles Bachelet est à son meilleur dans ce livre qui ravira les enfants dès l'âge de 6 ans.

Entre Georges et Josette, c'est le coup de foudre au premier regard. Quoi de plus normal direz-vous, entre un maître nageur et une amatrice de natation synchronisée qui se rencontrent au bord d'un bassin. Dans la foulée suivent le mariage, le voyage de noces, les enfants… La vie quoi, et l'amour au long-cours. Il n'y aurait guère matière à en faire toute une histoire ou un album si ne venait se greffer sur ce scénario lu et relu la fantaisie décalée de Gilles Bachelet, auteur et dessinateur dont chaque nouveau livre est une délicieuse surprise réussissant à rendre fantastique le plus banal. Après les merveilleux Mon chat le plus bête du monde, Madame le Lapin Blanc et Le Chevalier de Ventre-à-Terre, Une histoire d'amour confirme à quel point Bachelet est un maître dans l'art du contre-pied. Car ses amoureux sont loin d'être les Monsieur et Madame Tout-le-monde qu'on peut imaginer en lisant le résumé de leur romance : Georges et Josette sont… des gants de vaisselle en plastique, et leur univers se résume à un bac d'évier. Et pourtant, on y croit, on les aime, on plonge avec eux dans le grand bain de la vie, on vibre à leurs aventures. On est même émus à la vision de leurs sentiments qui ne s'usent pas avec le temps. Mais c'est bien le rire qui domine ici, un rire tout en finesse, plein d'inventions visuelles et narratives. Il y a beaucoup de douceur dans le trait de Gilles Bachelet, et son univers gentiment barré est porteur de belles valeurs. Un délice à partager avec des enfants dès l'âge de 6 ans.

Gilles Bachelet, Une histoire d'amour, éd. Seuil Jeunesse, 15 €.

Une vie exemplaire

Album jeunesse


Offrez à vos enfants une rencontre avec un homme exemplaire, un humaniste et écologiste écouté dans le monde entier : L'Enfant du désert raconte en effet la vie et l'engagement de Pierre Rabhi. A partir de 8 ans.

Comment un enfant pauvre du Sahara devient-il un auteur influent multipliant les conférences à travers le monde, un modèle et un exemple pour tous ceux qui croient en un monde plus sobre et plus respectueux de l'environnement ? C'est tout cela que détaille cet album superbement illustré par Marc N'Guessan : quatre-vingts ans d'une vie pas toujours facile mais toujours inspirante, celle de Pierre Rabhi. Le penseur paysan se raconte avec simplicité dans les dix chapitres de ce livre qui est autant une biographie qu'un enseignement. Il le fait avec la complicité de Claire Eggermont, une de ses collaboratrices de longue date, en particulier au sein de son association Terre & Humanisme et du Mouvement Colibris. On voit bien la valeur d'un tel ouvrage destiné aux enfants : faire partager très tôt les valeurs et la philosophie que portent l'auteur de Vers la sobriété heureuse et de La Puissance de la modération, à savoir une société responsable et sobre, une agroécologie respectueuse de la nature, des modes de production agricoles accessibles aux plus démunis, un profond humanisme sans frontières… Un album poétique, plein d'espoir et de sagesse, qui parle autant aux enfants auxuels il s'adresse qu'à leurs parents.

Pierre Rabhi, Claire Eggermont, Marc N'Guessan, L'Enfant du désert, éd. Plume de Carotte, 18 €.

vendredi 22 décembre 2017

Enquête sur les images

Beau livre


Et si les icônes n'étaient pas seulement les images religieuses que l'on connaît ? C'est ce que démontre cet ouvrage richement illustré qui remonte jusqu'à la Grèce et l'Egypte antiques pour découvrir les premières traces de cet art. Magnifique et passionnant.

Il fallait bien un spécialiste pour remettre en cause sa spécialité, et pour chambouler tout ce qu'on croyait savoir des icônes et de leur histoire. Historien reconnu de l'art et de l'architecture paléochrétiens, auteur notamment d'une monographie sur les icônes byzantines, Thomas F. Mathews est celui-là. Avec ce livre, il repousse en effet de quelques siècles l'histoire d'un art qu'on pensait né au VIIè siècle, grâce aux chrétiens de l'empire byzantin. Les magnifiques photos illustrant cet ouvrage qui fera date, mais aussi les nombreux indices techniques et historiques collectés par l'auteur, ne laissent aucun doute : les icônes, ces images tellement associées à la religion chrétienne orthodoxe, seraient bien plus anciennes et donc forcément païennes. La démonstration de Mathews est parfois un peu technique, mais l'iconographie nombreuse et somptueuse rend tout cela lumineux. Un ouvrage à feuilleter et à admirer autant qu'à lire qui passionnera les amateurs d'art et d'histoire.

Thomas F. Mathews, Les Origines païennes des icônes, éd. du Cerf, 49 €.

mercredi 20 décembre 2017

Nous sommes deux sœurs jumelles…

Beau livre


Deux demi-sœurs signent un magnifique chant d'amour à un film de Demy sur des sœurs jumelles… Formidablement illustré, cet album ravira les fous de cinéma qui se régalent à chacun des refrains enchantés de ce chef-d'œuvre de la comédie musicale.

"Nous sommes deux sœurs jumelles / Nées sous le signe des Gémeaux…" Il suffit de ces quelques mots pour que jaillisse dans les souvenirs de chacun la musique allègre de Michel Legrand, et les robes rouges éclatantes de la blonde Catherine Deneuve et de la brune Françoise Dorléac, vraies sœurs dans la vie et fausses jumelles de l'écran… C'était il y a cinquante ans : Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy triomphait sur les écrans et tout le monde en entonnait les chansons. De génération en génération, la magie s'est transmise et se reproduit à chaque diffusion de ce film merveilleux. Deux sœurs (demi-sœurs, comme par hasard), Elsa et Natacha, les filles cadettes du dessinateur Wolinski, parce qu'elles adorent depuis toujours Les Demoiselles… ont voulu leur rendre hommage et signent un très très bel album, splendidement illustré de photos rares et de couleurs aussi pimpantes que le film. Le livre toutefois n'est pas qu'un objet délicieux, il est aussi un document très pertinent sur tout ce que charrie cette histoire plus sombre que ses apparences. Organisé en thèmes (Décapotable, Double, Hommes, Pas si rose, etc.), le livre des sœurs Wolinski marie l'intelligence et la magie, et on se régale à chaque page. Un cadeau qui fera les délices de tous les cinéphiles et de tous les amateurs de bonheur !

Elsa et Natacha Wolinski, Les Demoiselles de Rochefort, histoires de sœurs, éd. La Martinière, 32 €.

lundi 18 décembre 2017

Beautés de la Manche

Beau livre


Vous croyez bien connaître notre région, ses beautés, son histoire ? Vous risquez d'être surpris en lisant Quand la Manche raconte l'histoire de France, très bel ouvrage qui vous convie à visiter la Manche avec un autre œil. Une idéale idée cadeau…

Quand un journaliste et une photographe, tous deux passionnés par notre région, s'associent pour la célébrer, cela donne ce très beau livre composé d'une centaine de photos et de textes revisitant une trentaine de sites plus ou moins connus ayant un lien direct avec l'histoire de France. De l'antiquité romaine jusqu'à la folie balnéaire de la fin du XIXè siècle, d'Avranches à Granville en passant par Coutances ou Carentan, à travers lieux, bâtiments et personnages marquants, cet ouvrage offre un voyage original et très documenté à travers la Manche, voyage qui séduira aussi bien les gens d'ici que ceux d'ailleurs, ceux qui croient connaître sur le bout des doigts le patrimoine de la Manche et ceux qui le découvrent. Les photographies de Carole Barriquand-Treuille — spécialisée dans la photo d'architecture, et cela se sent dans ses images — ne servent pas que d'illustrations aux textes d'Yves Deloison, elles les complètent et les éclairent. Doublement préfacé par deux personnalités très attachées à notre département, l'ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve et l'ancienne ministre Nathalie Kosciusko-Morizet, ce riche et séduisant Quand la Manche raconte l'histoire de France est une épatante idée cadeau.

Yves Deloison, Carole Barriquand-Treuille, Quand la Manche raconte l'histoire de France, éd. du Cotentin, 25 €.