dimanche 22 avril 2018

La grande course du monde

Roman étranger


La littérature islandaise ne cesse de fasciner par ce que l'on découvre de sa richesse et de sa variété. Nouvelle preuve avec ce roman du vétéran Gudbergur Bergsson, quasi inconnu en France en dépit de ses 85 ans, de sa vingtaine d'ouvrages et de ses nombreux prix dans son pays. Une histoire de famille au fil du XXè siècle qui est aussi la rude histoire de son pays…

Que sait-on de l'Islande ? Si peu. Ses paysages fascinants. Ses légendes. Ses polars. Ses journées de quelques heures en hiver. Mais pour le reste ? Son histoire ? Les conditions de vie de ses habitants il y a quelques décennies ?… Il serait ridicule de réduire Il n'en revint que trois à cela, et pourtant, cette dimension n'est pas négligeable dans le dernier roman de Gudbergur Bergsson : raconter un pays et des hommes largement à l'écart de l'histoire et du désordre du monde jusqu'à ce que la Seconde Guerre mondiale ne les rattrape et ne les fasse basculer, pour le meilleur comme pour le pire, dans la modernité, avec ses promesses et ses excès (l'argent, le tourisme de masse, la perte d'identité, etc.). Dans ce cadre, Bergsson installe ses personnages, une famille, pas de noms ni de prénoms, juste Le Vieux, La Vieille, Le Fils, les Gamines, et puis une ferme isolée de la campagne islandaise, le temps qui passe, le travail, l'école, tout semble immuable. Jusqu'au jour où deux jeune Anglais apparaissent. Puis c'est un Allemand fuyant le nazisme et trouvant refuge dans une grotte. Bientôt ce seront des Américains cherchant à faire de l'Islande une base militaire… Le monde débarque, la guerre gronde, la ferme n'est plus l'horizon, tout est chamboulé… L'écriture de Bergsson est précise, concise, impitoyable, et elle dessine une galerie de portraits qui n'ont rien d'héroïques, personnages emportés par un flux trop rapide, qui les vide de leur substance, qui les endurcit, qui révèle leurs côtés sombres. Il n'en revint que trois est un livre cruel, amer parfois, mais un livre admirable.

Gudbergur Bergsson, Il n'en revint que trois, éd. Métailié, 18 €.

mercredi 18 avril 2018

En crue

Roman français


Depuis le succès mondial de Elle s'appelait Sarah, on sait que Tatiana de Rosnay adore tisser ses intrigues autour des secrets de famille. C'est encore le cas de Sentinelle de la pluie, où ils débordent sur fond de crue majeure de la Seine…

Paris. Il pleut. Il ne cesse de pleuvoir. La Seine monte dangereusement. Déborde. Et rien n'indique que cela va s'arrêter… L'eau est partout dans ce douzième roman de Tatiana de Rosnay. Elle n'est pas juste un élément de décor. La crue qui menace Paris est un des personnages essentiels de cette histoire. Pourtant, c'est presque dans un huis clos que la romancière nous enferme: une réunion de famille à l'occasion des 70 ans du patriarche, Paul Malegarde, botaniste reconnu dans le monde entier. Autour de lui, Lauren, son épouse depuis quarante ans, et leurs deux enfants, l'artiste Tilia installée à Londres avec son alcoolique de mari, et Linden, brillant photographe vivant à San Francisco avec son amant. De cette partie de sa vie, son père ne sait rien. C'est un des nombreux secrets des Malegarde, puisque les non-dits ici sont rois. Et au rythme de la montée des eaux, tandis que le père subit une attaque qui le prive de la parole, tout ce qui était tu va enfin monter à la surface… Cela n'ira pas sans douleurs… Peu d'écrivains savent comme Tatiana de Rosnay écrire sur les zones d'ombres qui peu à peu se dévoilent. Conteuse émérite, l'auteure de Boomerang et de La Mémoire des murs entraîne ses lecteurs dans l'exploration des âmes de ses personnages, ne négligeant aucun recoin, aucune faille. Elle est aussi une sacrée observatrice du monde, comme le prouve le réalisme des scènes de crue dans ce roman, et une fine connaisseuse de l'histoire. Tout cela fait d'elle une romancière puissante, qui sait à merveille raconter notre époque en s'attardant sur les sentiments.

Tatiana de Rosnay, Sentinelle de la pluie, éd. Héloïse d'Ormesson, 22 €.

mercredi 4 avril 2018

Fuir pour vivre

Roman étranger


C'est un roman d'une grande noirceur que signe Nadeem Aslam avec Le Sang et le pardon, un roman qui dit les multiples violences traversant la société pakistanaise, prise entre les passions religieuses et les tensions géopolitiques. Trois personnages tentent d'y échapper…

En exil à Londres depuis des années, l'écrivain pakistanais Nadeem Aslam ne cesse, au fil de ses romans (cinq à ce jour) de raconter son pays d'origine, cette poudrière toujours prête à exploser où s'entrechoquent fondamentalismes religieux, corruption des élites, alliance complexe avec les Etats-Unis, double jeu vis à vis des djihadistes…, ce pays où le blasphème est condamné, où la délation est monnaie courante, où les femmes sont les premières victimes, où les attentats sont le lot quasi quotidien, où la répression des minorités est la règle et où la guerre menace sans cesse… Dans son dernier livre, Nadeem Aslam fait de ce chaos dangereux la toile de fond omniprésente du destin d'un trio dépareillé qui tente de s'en extraire : Nargis, Helen et Imran. C'est autour de leurs destins qu'Aslam construit son récit, faisant de leur tentative de fuite, de leur solidarité dans l'épreuve, le terreau pour reconstituer leurs vies, leurs parcours chahutés. Nargis a longtemps été une privilégiée, une femme libre même si elle a toujoyes gardé un secret, épouse d'un architecte, architecte ele-même, jusqu'au jour où son époux a succombé à une balle perdue d'un agent américain et qu'on l'a sommée de pardonner au tueur. Helen, elle, est la fille du serviteur chrétien de Nargis, ont celle-ci a élevée comme sa fille, et qui se retrouve en proie aux persécutions religieuses. "Des non-musulmans se faisaient tuer parce qu’ils n’étaient pas musulmans. Et des musulmans parce qu’ils n’étaient pas de la bonne obédience", écrit l'auteur pour dire la folie ambiante. Les deux femmes vont trouver un allié imprévu en la personne d'Imran, jeune cachmiri qui a déserté le camp où il s'entraînait à tuer, et dont Helen s'éprend bientôt… Il serait facile de ne voir que la dureté et la noirceur de ce texte. Ce serait négliger les rais de lumière que l'auteur y fait briller, la beauté poétique de certaines séquences, de sentiments, de l'écriture, qui sont autant de notes d'espoir parsemées dans ce livre intense.
Nadeem Aslam, Le Sang et le pardon, éd. Seuil, 22 €.

samedi 31 mars 2018

Dans la nuit glacée…

Polar


Depuis le succès de Glacé, Bernard Minier est devenu l'un des auteurs français de polars les plus en vogue, et Martin Servaz, son héros, l'un des enquêteurs les plus populaires. Ils reviennent tous deux avec Nuit, étouffant thriller entre Norvège et Pyrénées, où l'on retrouve aussi le serial killer de génie créé par Minier…

Entré en littérature sur le tard, en 2011, après une carrière dans les douanes, Bernard Minier a vite rattrapé le temps perdu grâce à ce coup de maître que fut Glacé, premier roman très noir qui connut aussitôt un énorme succès ici et un peu partout dans le monde, et fut adapté en série pour M6. Il y installait l'atmosphère oppressante qui allait devenir sa marque de fabrique, dans un décor appelé à devenir familier (les montagnes des Pyrénées), et y inventait un flic et un méchant aussi originaux que forts qu'on avait bien du mal à quitter et à oublier au terme de cette histoire haletante. Minier l'a bien senti et s'emploie depuis à les faire revenir, jusqu'à cette Nuit, quatrième volet des aventures du très obsessionnel commandant Martin Servaz. Si l'essentiel, ici encore, se déroule dans la région toulousaine, c'est en Norvège, dans une égliseoù un crime a été commis, puis sur une plateforme pétrolière, que démarre ce voyage au bout de la nuit : et c'est peu dire que le début du roman est un tour de force ! Une inspectrice locale atterrit là à la suite d'un meurtre qui, bientôt, va la conduire à s'allier à Servaz pour traquer un des ennemis intimes de celui-ci, Julian Hirtmann, l'ex-procureur suisse dont Servaz a découvert dans Glacé le parcours terrifiant de tueur de femmes… Minier joue à fond la carte de ce duo que tout oppose, et que pourtant un certain nombre de traits de caractère rapprochent. Il multiplie les obstacles sur la route de Servaz, le confrontant aussi bien au passé qu'à l'ingéniosité assez diabolique de son adversaire. En dépit de ces nombreuses péripéties, Bernard Minier maîtrise parfaitement le tempo et les méandres de son récit dont on ne décroche pas une seconde. Et dont on attend, avec impatience, la suite. Car c'est sûr : Nuit ne sera pas la dernière aventure de Martin Servaz. On ne va pas s'en plaindre…

Bernard Minier, Nuit, éd. Pocket, 8,30 €.

dimanche 18 mars 2018

Ailleurs l'herbe est-elle plus verte ?

Roman français


Découverte il y a onze ans avec le merveilleux Mal de pierres, la romancière italienne Milena Agus signe avec Terres promises un nouveau roman plein de grâce, portrait d'une famille sarde sur trois générations…

Il faut noter le pluriel du titre. Terres promises. A chacun la sienne. A chacun son espoir, son horizon, sa chimère peut-être. Pour Ester, la terre promise, c'est l'Italie continentale, loin de cette Sardaigne de l'immédiat après-guerre. Pour Felicita, sa fille, la terre promise c'est justement cette île où elle veut retourner. Et pour Gregorio, le fils de Felicita, c'est du côté de l'Amérique que se tourne son regard. Tous trois, ils tenteront leur chance, avec plus ou moins de réussite, plus ou moins de regrets. De son écriture lumineuse et sèche, Milena Agus raconte ces destins, et notamment celui de Felicita, véritable héroïne de ce roman, Felicita qui masquesa maladie derrière une générosité, une bonté, une joie de vivre permanentes, Felicita qui porte si bien ce prénom signifiant bonheur. Il n'y a  dans ce livre admirablement maîtrisé pas un mot de trop, pas une description inutile (et pourtant Agus sait magnifiquement décrire la beauté des décors sardes), il n'y a que l'essentiel qui permet à Milena Agus de faire tenir une saga en 180 pages. La romancière, découverte avec le succès mondial et mérité de Mal de pierres en 2007, confirme avec ce nouveau livre (son septième) qu'elle est une des voix les plus enchanteresses de la littérature italienne actuelle.

Milena Agus, Terres promises, éd. Liana Levi, 15 €.

dimanche 11 mars 2018

Descente aux enfers

Roman français


C'est un texte terriblement autobiographique que signe Pierre Souchon, un témoignage à la première personne de la maladie psychiatrique porté par une écriture saisissante. Un livre d'une force rare. Pierre Souchon sera à Avranches le 24 mars pour le dédicacer.

Pierre Souchon n'a rien à voir avec Alain ou avec ses fils musiciens. La famille de Pierre Souchon n'est pas une tribu d'artistes mais une généalogie de paysans ardéchois dont l'auteur s'est extrait pour devenir journaliste à L'Humanité et au Monde Diplomatique. Mais la première échappée de Pierre Souchon a lieu lorsqu'il épouse une jeune fille de la grande bourgeoisie intellectuelle parisienne, monde dont il a à peine le temps de découvrir les codes et les modes de vie qu'il se retrouve perché sur la statue de Jean Jaurès à Montpellier, à moitié nu et délirant, crise qui lui vaut un internement et un verdict : il est maniaco-dépressif. Il a 20 ans et sa vie prend un autre cours… Encore vivant, le saisissant ouvrage qu'il signe aujourd'hui raconte tout cela, à la fois le milieu dont il est issu, celui où il s'est glissé mais surtout celui dans lequel il a été enfermé, le monde de la maladie et des hôpitaux psychiatriques où il fait des séjours à répétition. Pierre Souchon ne se contente pas de raconter tout cela, il analyse, il décortique, il parle en terme de dominants et de dominés, de rapports de force, il parle surtout avec une langue d'une sincérité totale qui laisse ses lecteurs pantois. Car ce qui frappe dans ce livre, autant que cette descente aux enfers qu'il retrace (et c'est bien de cela qu'il s'agit tant ce qu'il décrit du monde des HP est tétanisant), c'est son indéniable dimension littéraire qui en fait bien plus qu'un document.

Pierre Souchon, Encore vivant, éd. La Brune au Rouergue, 19,80 €.

lundi 19 février 2018

Le noir leur va si bien…

Polar


Jake Hinkson réinvente avec maestria le roman noir des années 40, avec ce polar dont les trois figures centrales sont des femmes fortes confrontées à un prédicateur manipulateur et à une société conservatrice. Du grand art…

Découvert avec deux romans policiers assez exceptionnels — L'Homme posthume et surtout L'Enfer de Church Street —, Jake Hinkson confirme avec son dernier ouvrage, aussi noir que puissant, qu'il est bien un des meilleurs auteurs du genre. L'intrigue de Sans lendemain se déroule dans l'Amérique rurale des années 40, cet Arkansas de bleds paumés sous la coupe d'une religion ultra-conservatrice. C'est notamment le cas de Stock' Settlement, dominé par son prédicateur aveugle et manipulateur qui a interdit le cinéma sur son territoire. Autant dire que le choc va être violent lorsque débarque-là, un beau matin, la jeune Billie Dixon, dont le job est de vendre aux petites villes les films d'un miteux producteur de séries B. D'autant que Billie ne se contente pas de défier l'autocrate sur le plan des images : elle noue très vite une idylle avec l'épouse de celui-ci, la belle Amberley. L'engrenage est en place, il sera implacable… Jake Hinkson sait à merveille nouer les fils les plus retors (et inattendus) de son récit, il sait aussi recréer l'atmosphère de cette après-guerre où l'Amérique était prise d'une crise de puritanisme liée au maccarthysme, il sait raconter ces petites villes où la loi de Dieu telle que fantasmée par des fanatiques s'imposait sur celle des hommes. Et il sait surtout dessiner des personnages magnifiquement hors normes, comme ces femmes libres qui ici mènent la danse, que ce soit Billie, Amberley ou Lucy, véritable shérif du lieu alors que c'est son frère sans charisme qui porte l'étoile. Le noir règne d'un bout à l'autre de ce roman aussi réussi que jubilatoire : on ne va pas s'en plaindre.

Jake Hinkson, Sans lendemain, éd. Gallmeister, 19,90 €.