jeudi 22 juin 2017

Patience et imprudences…

Polar


Les prix ne sont pas toujours mérités. Celui que vient de recevoir Hannelore Cayre pour La Daronne (prix Le Point du polar européen) est au contraire la récompense d'un sacré talent et d'un roman aussi drôle qu'impitoyable. Précipitez-vous !

La Daronne s'appelle en fait Patience. Et si elle cache une montagne de cannabis dans sa cave, c'est en toute discrétion car la redoutable dealeuse se dissimule sous les traits d'une très sérieuse quinquagénaire, traductrice d'écoutes téléphoniques pour la justice. C'est d'ailleurs en faisant son métier qu'elle a eu l'idée du gros coup qui va lui permettre en particulier de payer la maison de retraite de sa mère. Elle n'a en effet traduit que partiellement ce qu'elle a appris sur un Go Fast, cachant à ses supérieurs l'endroit où les malfaiteurs dissimulaient leur butin. Et comme personne ne vérifie ce que traduit Patience… Ces milieux de la justice qu'elle décrit avec une forme de réalisme cruel (dénuement matériel, auxiliaires payés au noir, rivalités...), Hannelore Cayre les connaît bien : elle est avocate. Et si elle n'a vraisemblablement pas trempé dans un trafic de dogue comme son héroïne, nul doute que celle-ci lui ressemble en grande partie, en particulier cet humour pince-sans-rire, cette excentricité un peu raide qui transpire au fil des pages. Déjà auteure de plusieurs excellents polars — dont Commis d'office, qu'elle a elle-même porté à l'écran en 2009 —, Hannelore Cayre confirme avec La Daronne qu'elle est une des meilleures romancières françaises du genre. Ne passez pas à côté de ce talent réjouissant !

Hannelore Cayre, La Daronne, éd. Métailié, 17 €.

jeudi 15 juin 2017

Saga islandaise

Roman étranger


Deuxième volet du diptyque entamé avec D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, désigné Meilleur livre étranger 20126 par le magazine Lire, ce roman infiniment séduisant nous entraîne dans l’Islande natale de l’auteur…

Décidément, on n’en finit pas de mesurer à quel point la littérature des pays du nord est passionnante. Et de découvrir qu’un pays si petit que l’Islande (350 000 habitants à peine) a réussi à faire naître tant de grands artistes et écrivains. Jon Kalman Stefansson est à coup sûr l’un d’eux, comme le confirme A la mesure de l’univers, suite (très indépendante, tant les deux livres peuvent se lire à peu près dans l’ordre qu’on veut) de D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, révélé l’an dernier et couronné d’un beau succès. Comme son prédécesseur, ce roman est une sorte de saga familiale portée par une langue incroyablement riche, et par des sentiments foisonnants. Stefansson a une façon bien particulière de raconter les vies de son merveilleux roman, jonglant avec les époques et les lieux, glissant sans mal de l’une à l’autre, invitant son lecteur à un voyage non linéaire dans lequel il est aisé et délicieux de se perdre. Parmi toutes les histoires qui se nouent ici, une sert toutefois d’axe central : celle de Ari, qui quitte le Danemark où il est installé, pour revenir au pays afin d’y voir son père mourant. Avant d’en arriver là, le roman s’offre mille détours par l’enfance de Ari, par l’histoire d’une base militaire américaine, par des portraits magnifiques par des descriptions épiques de la nature islandaise, par des chocs de sentiments… La matière de A la mesure de l’univers est extrêmement riche. La manière dont Jon Kalman Stefansson la façonne est unique. Magistrale. On en sort ébloui.


Jon Kalman Stefansson, A la mesure de l’univers, éd. Gallimard, 22 €.

mercredi 31 mai 2017

Au cœur profond de l'Amérique

Roman étranger


Alors que les débats très techniques sur l'exploitation et la fragmentation du gaz de schiste reviennent régulièrement dans l'actualité, Jennifer Haigh en donne une version romanesque pleine de chair et de tourments. Un livre magnifique.

Personne ne connaît Bakerton petite ville de Pennsylvanie dont Jennifer Haigh a décidé de faire le cadre d'une bonne part de son œuvre. Ce qui gît dans ses entrailles est en effet le troisième de ses romans qu'elle situe là, dans ce cœur minier de l'Amérique où elle a grandi, dans ces régions ouvrières malmenées par la désindustrialisation, déboussolées par les évolutions du monde et qui ont massivement voté Trump. A Bakerton, les mines de charbon ferment les unes après les autres, le manque de travail et d'argent se fait sentir. Et voilà qu'un espoir de s'en sortir frappe à la porte des habitants : Dark Elephant, un groupe industriel, propose de racheter ou de louer les terres pour mener à bien des forages visant à exploiter le gaz de schiste logé dans les entrailles de la région… Rares sont ceux qui se posent la question des inquiétantes répercussions écologiques de cette mâne qui se déverse sur eux, la plupart signent sans même lire les contrats. Jennifer Haigh construit sur ces bases un roman choral d'une maîtrise et d'une intelligence absolues, mettant ses nombreux personnages face à leurs contradictions, face surtout aux conséquences de leurs choix. Et si elle n'évacue rien de la dimension écologique de son thème (on sait les risques que fait courir la fracturation hydraulique de la roche souterraine contenant le gaz), c'est bien sur les individus qu'elle se concentre. Car Ce qui gît dans ses entrailles est un roman d'une immense humanité, sans véritables héros ni salauds (à part sans doute le puissant industriel sans grands scrupules), un roman dans lequel, comme disait Jean Renoir, "Chacun a ses raisons"…

Jennifer Haigh, Ce qui gît dans ses entrailles, éd. Gallmeister, 24,20 €.

mercredi 24 mai 2017

Histoire(s) de la Révolution…

Classique


1917. Le tsar est renversé, la famille impériale abattue, les bolchéviques prennent le pouvoir. Humoriste et satiriste, Nadejda Teffi, elle, avec une troupe de théâtre, fuit la Russie avec en ligne de mire Paris. C'est ce qu'elle raconte dans ces Souvenirs étonnants et savoureux, épatante manière de prolonger le festival La Tête ailleurs qui a célébré la Russie à Avranches en de mois de mai…

Nadedja Teffi est enterrée tout près de Paris, dans le petit cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois. C'est en effet à Paris qu'est morte en 1952 celle qui fut l'une des voix les plus fameuses de l'émigration russe en France, dans les années qui suivirent la révolution bolchévique. Et si on a oublié sa renommée de l'époque, il suffit de se plonger dans ses Souvenirs, que rééditent les éditions des Syrtes, pour comprendre pourquoi Teffi fut si célèbre. Car Nadedja Teffi ne se contente pas d'être un formidable témoin de son temps de grands chambardements, rendant compte avec la précision du reporter du chaos qu'elle traverse avec sa troupe de comédiens en fuyant Moscou pour Odessa, Constantinople puis Paris, mais parce qu'elle le fait avec une verve, un sens du détail, un humour caustique permanents. Teffi, connue en son temps comme une satiriste de haut vol, n'a pas volé sa réputation, et elle prouve aussi qu'elle est une observatrice hors pair doublée d'un sacré écrivain. D'un mot, d'une phrase, elle saisit l'horreur d'une découverte, la panique d'un groupe, le surréalisme d'une situation, le courage ou la lâcheté des uns ou des autres, réussissant à parler du fracas du monde qui l'entoure et de son propre ressenti intime, de femme insoumise toujours en quête de liberté. Avec ces Souvenirs au souffle aussi romanesque qu'historique, c'est un merveilleux livre d'Histoire que l'on découvre, mais également un inoubliable livre d'histoires.

Nadejda Teffi, Souvenirs, une folle traversée de la Russie révolutionnaire, éd. des Syrtes, 20 €.

samedi 20 mai 2017

Monumental !

Classique


Mettant en avant la Russie, le festival La Tête ailleurs (jusqu'au 24 mai à Avranches) est une bonne occasion de se replonger dans la littérature russe. Et en particulier dans ses chefs-d'œuvre trop souvent méconnus, tel ce Maître et Marguerite monumental et vertigineux, satire du stalinisme triomphant achevée en 1940…

Il aura fallu douze ans à Mikhaïl Boulgakov pour venir à bout du Maître et Marguerite. Douze ans de labeur dans l'ombre pour cet écrivain dont, dès 1927, Staline avait interdit qu'on publie aucun de ses textes. Douze ans pour aboutir à ce chef-d'œuvre complexe, à la fois drôle et terrible, onirique et politique, angoissant et picaresque, où le diable, la littérature, Moscou, Jésus, la folie et une femme (Marguerite) ne cessent de se croiser. Douze ans au terme desquels Boulgakov, épuisé, meurt. Nous sommes en 1940. Il faudra aux soviétiques attendre plus d'un quart de siècle pour découvrir une version expurgée de cet exercice littéraire fou, qui ne paraîtra dans son intégralité en URSS qu'en 1973 ! Trois intrigues principales composent ce livre très singulier et ne cessent de résonner entre elles. Il y a celle du diable visitant Moscou et se faisant passer pour un magicien auprès des écrivains de la ville. C'est la partie la plus burlesque du livre, avec les tours pendables que les associés du démon jouent aux habitants. Il y a ensuite l'histoire de la rencontre, à Jérusalem, entre Ponce Pilate et Jésus, racontée par le magicien Woland qui prétend y avoir assisté, ainsi qu'au tourment infini de Pilate après la crucifixion. Et puis il y a le Maître, grand écrivain qui, dans sa solitude, retranscrit ce moment historique, le Maître dont l'amoureuse, Marguerite, signe un pacte avec le diable pour réussir à le retrouver… Tout s'imbrique on le voit, échaffaudant un récit multiple, aux styles littéraires eux aussi très divers, mixant réflexions intemporelles sur le Bien et le Mal avec un regard caustique sur le monde soviétique et sa terrible réalité. Touffu et virtuose, Le Maître et Marguerite est un roman puissant, ébouriffant,qui, malgré ses nombreux niveaux, ne perd jamais ses lecteurs et les projette au contraire dans un voyage littéraire extraordinaire.

Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, éd. Pavillon Poche, 9 €.

vendredi 19 mai 2017

L’âme russe

Classique


En ce mois de mai, la Russie est à l’honneur à Avranches grâce au festival La Tête ailleurs. Une occasion en or de redécouvrir un classique comme le délicieux Oblomov, d’Ivan Gontcharov, ode à la paresse aussi ironique que profonde…

Il aura fallu dix ans à Ivan Gontcharov pour écrire ce roman qui paraît en 1859 et qui devient instantanément un classique. Son personnage central, cet Ilia Ilitch Oblomov qui lui donne son titre, devient même mieux que cela : une incarnation de l’âme russe, d’un aspect de essentiel de celle-ci en tout cas, cette forme de mélancolie mêlée à une profonde paresse quasi pathologique. Très vite, l’oblomovisme devient un nom commun, un peu comme le bovarysme en France, c’est dire l’importance de ce roman foisonnant. De quoi est-il donc question dans Oblomov, qui explique sa place dans la littérature russe ? D’un propriétaire terrien que rien, absolument rien (pas plus l’amour qui passe que l’énergie de ses amis ou ses affaires), ne parvient à tirer de sa paresse, et  qui ne s’extirpe qu’avec d’infinies réticences de son douillet canapé ou de son lit. Et le temps passe, et l’inertie d’Oblomov face aux autres, face aux événements, face au monde, illustre une forme de résignation des Russes face au destin et aux soubresauts de l’histoire. Les révolutionnaires bolchéviques y verront autre chose : l’inutilité de cette classe privilégiée qu’il était temps d’éliminer… Gontcharov, lui, ne juge jamais son héros. Mais il écrit sa drôle de vie immobile avec subtilité et ironie, une forme de poésie désabusée aussi, comme dans cette phrase qui pourrait quasiment résumer le roman tout entier : "Quand on ne sait pas pourquoi on vit, on vit n’importe comment, au jour le jour ; on se réjouit de chaque journée passée, de chaque nuit venue noyer dans le sommeil l’ennuyeux problème de savoir pourquoi on a vécu cette journée et pourquoi vivra-t-on demain.” Un chef-d’œuvre à (re)découvrir.

Ivan Gontcharov, Oblomov, éd. Folio, 8,80 €.

mardi 16 mai 2017

Quel tableau !

Roman étranger


Les Filles au lion est le roman de la confirmation pour Jessie Burton, découverte avec son extraordinaire premier roman, Miniaturiste. Avec cette même précision, avec cette même élégance, mais avec en plus un sacré don pour le suspense, la jeune anglaise nous entraîne sur la trace de deux femmes artistes confrontées à la dureté des temps…

Odelle et Olive. Deux jeunes femmes qui rêvent d’être artistes, la première écrivaine, la seconde peintre. Odelle vit en 1967, à Londres, loin de ses Caraïbes natales. Olive vit en Andalousie en 1936. Jessie Burton, dans son second roman, va faire cheminer leurs deux histoires en parallèle jusqu’à ce qu’elles se rejoignent. Au cœur de tout, un tableau que l’on découvre dans le coffre d’une MG, un de ses délicieux cabriolets anglais symboles des sixties. Jessie Burton, longuement, le détaille : le décor, la couleur, le format, la technique, et puis bien sûr son motif principal : « D’un côté, une fille tenant la tête sans corps d’une autre fille entre ses mains, et de l’autre, un lion, assis, hésitant à bondir sur cette proie. » Voilà Les Filles au lion du titre, à moins que ce ne soient Odelle et Olive, dans leur combat pour s’affirmer, pour imposer leur place et leur désir artistique à tous ceux  qui, dans les années 60 comme dans les années 30, pensent que les femmes ne peuvent pas être des artistes, ou qu’en tout cas, leurs créations ne vaudront jamais celles des hommes… Jessie Burton parvient, avec une virtuosité assez sidérante, à tisser peu à peu des liens entre ses deux histoires, tel personnage ou tel événement servant de passerelle, la limpidité de son écriture lui permettant d’éviter les écueils d’une construction romanesque parfois complexe.  Les thèmes qu’elle aborde ici sont passionnants, de la condition féminine à l’acte créatif plus ou moins empêché, de la nature des chefs-d’œuvre à la construction de la mémoire… Roman riche en surprises, prenant de bout en bout, Les Filles au lion confirme que Jessie Burton est une plume à suivre de très près !

Jessie Burton, Les Filles au lion, éd. Gallimard, 22,50 €.