mardi 1 août 2017

L'hôpital et l'amour

Poche


Une jeune interne en médecine quitte Grenoble pour Brest. Et à l'hôpital où elle est affectée, fait une rencontre qui va changer sa vie… Sur ces prémices tout simples, Sophie Tal Men a bâti un premier roman au charme persistant, idéal pour l'été…

Il y a l'histoire que raconte Les Yeux couleur de pluie, et il y a l'histoire singulière de ce premier roman. La première est une histoire d'amour en milieu médical, la seconde une incroyable success story littéraire. En effet, en mettant en mots la rencontre de la jeune Marie-Lou et du beau Matthieu à l'hôpital de Brest où ils travaillent tous deux, Sophie Tal Men ne se doutait certainement pas qu'elle allait devenir en quelques mois un phénomène littéraire. Car c'est bien ce qui est arrivé à ce délicieux roman qui marie avec aisance les sentiments de ses héros et la description précise et juste de ce quotidien hospitalier que connaît bien l'auteure, elle-même médecin et neurologue : autoédité en numérique, Les Yeux couleur de pluie a très vite, grâce au bouche à oreille enthousiaste de ses lecteurs, décroché la tête du palmarès d'un gros site de vente en ligne, attirant au passage l'attention d'éditeurs traditionnels qui avaient jusqu'alors boudé le manuscrit de Sophie Tal Men. Sa sortie en grand format chez Albin Michel il y a quelques mois ayant confirmé ce succès, voici Les Yeux couleur de pluie désormais en format de poche. Une réussite qui n'est pas dûe au hasard, car bien que débutante, la romancière fait preuve tout au long de son récit de bien séduisantes qualités : personnages dessinés avec délicatesse et pour lesquels il est bien difficile de ne pas ressentir de l'empathie, rythme enlevé de son intrigue et de son écriture, sens aigu de l'observation pour décrire le quotidien des médecins et des internes, art de la formule qui fait mouche… On a du mal à abandonner Marie-Lou, sa colocataire Anna et son cher Matthieu. Cela tombe bien : deux autres volumes de leurs aventures sont d'ores et déjà prévus !

Sophie Tal Men, Les Yeux couleur de pluie, éd. Le livre de Poche, 7,10 €.

vendredi 28 juillet 2017

L'étonnant destin de Madame Royale

Poche


C'est une figure oubliée de l'histoire de France que Sylvie Yvert fait revivre dans ce roman : Marie-Thérèse Charlotte, fille de Marie-Antoinette et de Louis XVI, qui survécut près de six décennies à ses parents… Un étonnant destin que la romancière rend très attachant.

La vie et la mort de Marie-Antoinette et celle de Louis XVI ont alimenté des centaines de livres, et le destin avorté du jeune Louis XVII, mort dans la prison du Temple sans monter sur le trône, a nourri les imaginations les plus fertiles. De la longue existence de sa sœur, par contre, personne ne s'était emparé jusqu'à Sylvie Yvert. Pourtant, celle dont l'histoire se souvient sous le nom de Madame Royale et que sa mère surnommait Mousseline la sérieuse, est également romanesque, et ce livre en est la preuve. Elle a 15 ans lorsque ses parents sont guillotinés alors qu'elle ignore tout de leur sort, et cette jeune fille triste et solitaire va traverser avec dignité tous les soubresauts politiques de la France révolutionnaire, impériale ou de la restauration. Elle mourra en Autriche en 1851, exilée par la IIè République de ce président Louis-Napoléon Bonaparte qui s'apprête à devenir Napoléon III. C'est à la première personne que Sylvie Yvert retrace ce parcours, écrivant ainsi les Mémoires que Mousseline n'a pas rédigé, à moins qu'ils n'aient été détruits à sa mort, comme elle l'avait demandé dans son testament. Ce faisant, avec subtilité, la romancière nous plonge dans l'intimité des pensées et des ressentis de cette femme pudique et digne, témoin blessé mais jamais revanchard de son époque. On apprend énormément de choses en lisant ce très agréable roman, et on passe du temps avec une belle personne. Le genre du roman historique est difficile, il est ici très abouti.

Sylvie Yvert, Mousseline la sérieuse, éd. Pocket, 7,40 €.

Amis pour la vie…

Poche


Que deviennent les amis d'enfance lorsque l'on devient adulte et que la vie nous sépare ? C'est un peu la question qui traverse ce premier roman délicat qui voit grandir une bande de copains dans laquelle chaque lecteur peut reconnaître les siens…

Ils ont passé toute leur enfance et toute leur adolescence ensemble, inséparables, une vraie bande d'amis composée d'Alexandre, de Sophie, de Marco, de Guillaume, de Marie… Entre eux, il y a eu le temps des jeux, le temps des flirts et des disputes, le temps des rêves en commun… Et puis voilà qu'approche la vingtaine, le temps des décisions, celui des départs, celui de la préparation à la vie d'adulte. Pour la petite bande, cela veut dire aussi le temps des chemins qui divergent. Avec finesse et tendresse, Julie de Lestrange dresse ce portrait de groupe en route vers l'âge adulte, avec les inévitables drames, querelles, embûches, séparations et retrouvailles qu'ils vont traverser. Vue à travers le regard d'Alexandre, cette histoire pleine de charme ne manque pas de mélancolie, car il y est question sans cesse de l'innocence et de la fraîcheur perdues de l'enfance, du temps qui passe, de ce et de ceux qu'on laisse derrière soi. Pour autant, Hier encore, c'était l'été, s'il sait jouer de l'émotion est avant tout un feel good book, un de ces délicieux petits moments de lecture qui vous font vous sentir mieux lorsque vous tournez la dernière page. C'est grâce à sa très attachante galerie de personnages que Julie de Lestrange y parvient, au point qu'on n'a pas du tout envie de les quitter…

Julie de Lestrange, Hier encore, c'était l'été, éd. Le Livre de Poche, 7,90 €.

samedi 22 juillet 2017

Trois femmes puissantes

Roman français


Smita, Giulia et Sarah. Trois femmes dans trois régions du monde. Trois femmes qui doivent s'affirmer face aux brutalités de la mondialisation et de sociétés masculines. Trois femmes liées par une histoire de cheveux, tressée avec élégance par Laetitia Colombani par ce premier roman au succès inattendu.

La première vit en Inde, la seconde à Naples et la troisième au Canada. Smita est une Intouchable qui ramasse la merde des membres des castes supérieures, Giulia hérite de l'usine familiale de perruques en pleine crise, Sarah voit sa brillante carrière stoppée nette par la maladie. De prime abord, rien ne semble relier ces trois femmes aux vies si différentes. Et pourtant, Laetitia Colombani, en entremêlant les fils de leurs destins, va tresser une histoire vibrante qui les unit par-delà les continents, les cultures et les conditions sociales. La Tresse est ainsi un roman de notre temps et de notre monde, où les actes de chacun ont des conséquences sur la vie des autres. C'est aussi un roman de la condition des femmes dans ce monde, de leur courage face à l'adversité de leur solidarité. Pour son premier livre, la cinéaste Laetitia Colombani (qui a signé deux films, A la folie… pas du tout, avec Audrey Tautou, et Mes stars et moi, avec Catherine Deneuve) fait de cet emblème féminin qu'est la chevelure le motif unissant les destinées de ses trois héroïnes : la première vend les siens pour créer un avenir pour sa fille, la seconde en fait la matière première de son travail, la troisième les utilise pour masquer son cancer. On se laisse emporter par le talent de la romancière et par les péripéties de son histoire qui, depuis sa sortie, ne cesse de conquérir et de ravir des milliers de lecteurs. Et on comprend pourquoi !

Laetitia Colombani, La Tresse, éd. Grasset, 18 €.

Poète et paysan

Portrait


A près de 90 ans, Paul Bedel se raconte. Et les mots de cet agriculteur d'Auderville recueillis par la cherbourgeoise Catherine Boivin, résonnent par leur poésie et leur sagesse hors du temps. Un petit miracle.

Paul Bedel n'est pas un inconnu, surtout dans cette Manche où il est né il y a quatre-vingt-sep ans, et où il a toujours vécu, entre ses champs et ses vaches. En 2005, Rémy Mauger avait consacré un documentaire à succès à cet agriculteur poète : Paul dans sa vie. On y avait découvert sa personnalité attachante et hors du commun, celle d'un paysan, poète et philosophe sans le savoir. Et c'est cela que l'on retrouve dans ce livre écrit avec la complicité de la romancière et biographe Catherine Boivin, et dont l'origine se trouve dans les innombrables petits carnets noirs que Paul Bedel n'a cessé de tenir au fil des décennies. Ce qu'il y a consigné ? Sa vie bien sûr, mais aussi ses pensées, ses réflexions, sa philosphie de l'existence, son regard sur la nature, sur son métier, sur cette terre rude et nourricière, et puis bien sûr, comme le dit le titre de cet ouvrage, sur ses vaches "jolies parce qu'elles mangent des fleurs". Avec des mots simples, Paul Bedel dit les choses essentielles. Il sait aussi en tirer une musicalité étonnante, faisant de ses phrases autant de poèmes en prose nourris d'une sagesse immémoriale. On serait bien en peine de dire pourquoi ni comment Paul Bedel y parvient, mais il y a de la grâce dans les pages de ce livre. Une grâce à laquelle il est impossible de résister !

Catherine Boivin, Paul Bedel, Nos vaches sont jolies parce qu'elles mangent des fleurs, éd. Albin Michel, 18 €.

dimanche 2 juillet 2017

Un jour dans la vie de Jane…

Roman étranger


Dans l’Angleterre de l’après-Première Guerre mondiale, une jeune servante retrouve son amant pour la dernière fois… De ce presque rien, ce court roman éblouissant, fait le point de départ et le cœur d’un inoubliable portrait de femme…

Graham Swift est un grand romancier. On l’ignore souvent, malgré les prix (Meilleur livre étranger en 1994 pour A tout jamais ; Booker Prize en 1996 pour La Dernière tournée), lui préférant d’autres élégants Britanniques, Ian McEwan, Jonathan Coe ou Julian Barnes. Et pourtant… Et pourtant il suffit de lire les premières phrases, les premiers mots même de ce très court Dimanche des mères, pour constater qu’il est bien l’égal — au moins ! — de ceux cités plus haut. Et cette impression ne se dissipera jamais au long de cette histoire. Soit donc un beau dimanche de 1924 où les domestiques sont en congé pour rendre visite à leurs mères. Jane, orpheline, en profite pour retrouver Paul, son amant aristocrate. Ce sera la première fois qu’elle ira dans sa chambre. La première et la dernière : le lendemain, Paul doit faire un riche mariage arrangé… Cela pourrait être triste, cela ne l’est pas. C’est pourtant un jour charnière dans la vie de Jane, comme on le comprendra peu à peu. Grâce à la littérature (Jane découvre Joseph Conrad) et à l’écriture, la jeune servante va devenir une autre femme, se créant un destin. Il y a de la lumière dans ce roman, l’éclat du soleil dominical bien sûr, mais aussi la lumière d’une femme se révélant à elle-même, la lumière d’un amour pur, et peut-être surtout la lumineuse épure de l’écriture de Graham Swift. Rien n’est superflu ici, aucun mot, aucune notation, tout est à sa place pour saisir les frémissements, les sentiments, les désirs, les effleurements… Le Dimanche des mères est tout bonnement merveilleux roman.

Graham Swift, Le Dimanche des mères, éd. Gallimard, 14,50 €.

vendredi 30 juin 2017

Un Polonais sur le trône de Madagascar…

Roman français


Jean-Christophe Rufin, le moins académique de nos académiciens signe un prodigieux roman d’aventures historiques, sur les traces d’un drôle d’homme, nobliau polonais devenu roi de Madagascar au XVIIIè siècle. Une histoire vraie transformée en récit brillant picaresque.

Depuis L’Abyssin, son premier roman il y a vingt ans, on connaît le goût de Jean-Christophe Rufin pour les destins extraordinaires dont il fait la matière de romans historiques aussi précis que trépidants. En voici une nouvelle preuve avec ce Tour du monde du roi Zibeline qui traverse la Pologne natale du héros, Auguste Benjowski, passe par la Sibérie où il est exilé, mais aussi la Chine, Madagascar dont il devient roi sous le nom de Zibeline, et les Etats-Unis où il tente de plaider la cause de son nouveau pays. C’est d’ailleurs là que commence le roman de Jean-Christophe Rufin, lorsqu’Auguste et sa jeune épouse adorée, Aphanasie, racontent leur histoire à Benjamin Franklin et réclament son aide… Rufin renoue donc avec une grande tradition littéraire populaire au XVIIIè siècle (l’époque où se déroule son histoire) en faisant de Benjowski un conteur, l’héritier de Shéhérazade en quelque sorte. Et ce qu’il conte, sa vie aux quatre coins du monde, est si touffu, si dense, si incroyablement bourré de rebondissements et d’écarts qu’il aurait lui aussi de quoi tenir mille et une nuits si besoin… Car l’existence d’Auguste Benkowski est à la merci de tous les soubresauts de son époque, offrant à Jean-Christophe Rufin toutes les ressources d’un roman d’aventures hors du commun. L’académicien-diplomate-aventurier y adjoint un beau roman d’amour fusionnel, faisant d’Aphanasie l’alter ego de son mari. Ecrit avec panache, Le Tour du monde du roi Zibeline est un grand roman aussi passionnant que divertissant et tourbillonnant. Idéal pour l’été en somme.

Jean-Christophe Rufin, Le Tour du monde du roi Zibeline, éd. Gallimard, 20 €.